RAISE Sherpas réinvente la philanthropie à l’ère de l’impact, en connectant financement et accompagnement pour faire grandir start-up et associations à vocation sociale et environnementale.
Pour le Journal du Manager, Anne-Sophie Gervais, directrice de RAISE Sherpas, nous raconte la trajectoire d’un fonds de dotation qui réinvente la philanthropie. Depuis dix ans, RAISE Sherpas finance et accompagne des start-up à impact et des associations à ADN entrepreneurial, grâce à un modèle unique : 50 % du carried interest des équipes d’investissement de RAISE lui est reversé. Elle nous livre sa vision de la « venture philanthropie », les critères de sélection des projets, et les enseignements tirés d’initiatives comme RAISE Phiture, premier fonds tech 100 % philanthropique.
RAISE Sherpas, qu’est-ce que c’est ? En quoi ce modèle se distingue-t-il d’une fondation classique ?
RAISE Sherpas est un fonds de dotation créé en même temps que la société de gestion RAISE. Son modèle est unique : 50 % du carried interest des équipes d’investissement lui est reversé. Le carried interest, c’est la part de performance que touchent les équipes de gestion lorsqu’un investissement est cédé avec succès. Plus la société de gestion est performante, plus la fondation reçoit de moyens.
Ce mécanisme relie directement la finance et la philanthropie. Ce n’est pas une société de gestion qui, après avoir réussi, aurait créé une fondation. La fondation est au cœur du modèle depuis l’origine, avec une ambition claire : montrer qu’on peut faire de la finance autrement, tout aussi performante, mais qui redistribue une partie de ce qu’elle gagne.
Depuis dix ans, RAISE Sherpas finance et accompagne des innovations sociales et environnementales pour les aider à grandir. Deux types de bénéficiaires :
- des start-up à fort impact : captation carbone, matériaux durables, détection de pathologies sous-diagnostiquées comme l’endométriose
- et des associations à ADN entrepreneurial, dont les services développés permettent de maximiser l’impact auprès de leurs publics
Face à l’ampleur des défis actuels, et alors qu’un certain retour en arrière se dessine sur les enjeux climatiques, notamment depuis les États-Unis, le rôle de RAISE Sherpas est d’intervenir en amont, en prenant le risque initial que d’autres financeurs ne sont pas encore prêts à assumer.
Votre rôle se limite-t-il au financement, ou accompagnez-vous aussi des structures sans leur accorder de prêt ?
Les deux vont systématiquement de pair. L’accompagnement seul, sans financement, perd une grande partie de sa valeur. C’est le financement qui crée l’effet de levier : il donne du sens à l’accompagnement et permet, par la suite, d’attirer d’autres investisseurs. RAISE Sherpas prend le premier risque, à un moment charnière où les bénéficiaires en ont le plus besoin. C’est pourquoi les deux volets sont toujours associés.
Quel a été le moment de bascule qui vous a conduite vers la philanthropie ?
Très tôt dans ma carrière, j’ai exercé dans l’audit financier. J’ai vite compris que je ne créais pas beaucoup de valeur. Je me suis alors intéressée à l’entrepreneuriat social, et à la manière dont l’entreprise pouvait devenir un vecteur de performance sociale et environnementale.
J’ai ensuite compris ce qui me passionnait : accompagner des entrepreneurs, des personnes qui créent et qui veulent changer les choses, dirigeants de start-up et d’associations, toujours dans le cadre d’une fondation. Ce n’était pas une évidence au départ : mon intention initiale n’était pas nécessairement de le faire au sein d’une fondation. Mais j’ai réalisé que j’aimais profondément la philanthropie.
Je pense que la philanthropie reste trop peu développée, en particulier la philanthropie entrepreneuriale. J’ai la conviction d’avoir un rôle à jouer dans ce partage de la valeur. Mon souhait : que cela devienne une norme, pas une exception.
Comment les meilleures startups et associations arrivent-elles jusqu’à vous ?
La réponse porte surtout sur le sourcing des startups. Pas de candidature, pas d’appel à projets. La sélection se fait au fil de l’eau, via plusieurs canaux : événements, partenaires (accélérateurs scientifiques, écoles d’ingénieurs, Agoranov), fonds d’investissement qui orientent des projets encore trop jeunes pour eux. Une équipe de trois personnes fait aussi du sourcing direct. RAISE Sherpas évite de financer des structures concurrentes entre elles, pour garder un portefeuille diversifié. Chaque année, une vingtaine de nouvelles startups sont financées.
Pour les associations, ce sont des rencontres au fil de l’eau, avec des associations qui répondent à nos critères ou qui sont recommandées par des fondations partenaires. Chaque année, six nouvelles associations sont financées, avec des dons de 40 000 € par an sur trois ans.
Quels sont vos principaux critères de sélection ?
Plusieurs critères guident nos décisions :
- La conviction sur le projet, comme le ferait un fonds d’investissement classique.
- L’équipe : est-ce la bonne équipe, sur le bon sujet, au bon endroit ?
- L’impact, évalué via une grille dédiée : est-il réel, intentionnel, mesurable ? Croît-il au même rythme que l’entreprise ?
- Un dernier critère est souvent déterminant : la capacité réelle de RAISE Sherpas à apporter de la valeur. Certains projets sont excellents, mais faute des bonnes personnes ou du bon réseau sur leur thématique, ils ne peuvent pas être accompagnés.
Quel est le parcours d’une startup dans vos programmes ?
Les prêts courent sur six ans, avec deux ans de différé. L’accompagnement effectif dure entre dix-huit mois et trois ans, autour de trois piliers :
- Le premier : l’accès à des expertises clés. Un pôle de mentors et d’experts, anciens CMO, CTO, entrepreneurs déjà passés par une cession, sollicitables aussi souvent que nécessaire.
- Le deuxième : des clubs thématiques (tech, CTO, CMO, sales). Ils favorisent le partage de bonnes pratiques entre pairs, animés par des intervenants déjà passés par les mêmes étapes.
- Le troisième : la mise en relation. Introduction auprès de banques, clients potentiels, fonds, fondations, selon les besoins exprimés.
En quoi l’accompagnement d’une association diffère-t-il de celui d’une startup ?
Le principe est de décloisonner des mondes qui ne se parlent pas naturellement, mais qui ont beaucoup à s’apporter. Après la finance et la philanthropie, RAISE Sherpas a voulu le faire entre entrepreneurs et associations. Le réseau compte environ 200 mentors, mis à disposition des deux de façon égale. Une directrice marketing d’une scale-up française peut aider une start-up fondée par des scientifiques peu familiers du marketing, tout comme une association qui doit cibler ses bénéficiaires en marketing digital. Le point commun : un ADN entrepreneurial. Les dirigeants associatifs auraient pu créer une entreprise, mais ont choisi de placer l’intérêt général au cœur de leur projet.
L’accompagnement diffère sur certains sujets. Le fundraising, par exemple : les start-up cherchent des fonds en equity, ce qui suppose d’atteindre certains jalons. Les associations cherchent plutôt des dons et des subventions, via des mises en relation avec des fondations. Un sujet transversal : le mentorat comme acte de redonner. Des dirigeants ayant réussi consacrent du temps à des associations ou des start-up, certains devenant ensuite donateurs.
RAISE Sherpas parle de « venture philanthropie » : appliquer les principes du capital-risque à la philanthropie. Financer, mais aussi maximiser l’impact de cet argent par un accompagnement actif, sur mesure, adapté à chaque structure. Cette capacité s’appuie sur le réseau du groupe RAISE, qui gère environ deux milliards d’euros d’actifs.
Quel est l’intérêt, pour des professionnels de grandes entreprises comme Doctolib, de consacrer du temps à vos bénéficiaires ?
Le bénéfice est avant tout individuel. De nombreux talents, notamment dans la tech, ont des compétences aujourd’hui peu mises au service des associations. Le secteur associatif traverse une période difficile : 3 milliards d’euros de subventions publiques perdus entre 2024 et 2025. Résultat : moins d’efficience, moins de digitalisation, et des prestataires externes plus chers faute de moyens pour évaluer les offres.
RAISE Sherpas propose alors à des cadres de scale-up de donner ponctuellement un coup de main : une plateforme de gestion de bénévoles, un produit de distribution de repas pour étudiants précaires. C’est le premier niveau, celui du don de temps. Le deuxième niveau intervient quand des mentors accompagnent durablement une start-up : cela leur permet de rester au contact des innovations de leur métier. Beaucoup ont le sentiment d’avoir eu de la chance dans leur parcours, et veulent redonner à leur tour.
Vous avez lancé Raise Phiture, premier fonds tech 100 % philanthropique. Qu’est-ce que ce modèle change ?
L’idée est née d’un constat : financer des start-up sous forme de prêt, remboursé à 100 000 €, générait moins de valeur qu’un investissement en capital dans ces mêmes start-up. D’où RAISE Phiture. Plutôt que des dons directs aux associations, des donateurs investissent au capital de start-up prometteuses. À la sortie, une fois la mise multipliée, les gains sont intégralement reversés à des associations. L’objectif : utiliser les mécanismes du capital-risque pour financer l’innovation sociale.
100 % des plus-values de ce véhicule sont reversées à des associations. La première sortie a eu lieu avec la cession de 50 % de la participation dans la start-up Tomoro, pour financer l’association Bureau du Cœurs, une première preuve que le modèle fonctionne.
Comment mesurez-vous l’impact réel de ce que vous faites ?
L’impact est mesuré à plusieurs niveaux. D’abord de façon quantitative : nombre de start-up accompagnées, levées de fonds, emplois créés, taux de survie, part de projets portés par des femmes (plus de 50 % aujourd’hui chez RAISE Sherpas). Ensuite l’impact environnemental et social produit par les projets eux-mêmes : tonnes de CO2 évitées, déchets revalorisés, bénéficiaires touchés par les solutions déployées.
Une dimension plus qualitative repose sur le Net Promoter Score (NPS) : les bénéficiaires recommanderaient-ils RAISE Sherpas ? Le score obtenu est proche de 100, un niveau exceptionnellement élevé.
Enfin, la satisfaction à l’égard des programmes (mentorat, clubs) fait l’objet d’un suivi régulier, pour ajuster les dispositifs qui ne sont plus adaptés.
Quel est le dossier dont vous êtes le plus fière ?
Bureaux du Cœurs me tient particulièrement à cœur : toute entreprise disposant d’une cuisine et d’une douche peut y accueillir, le soir et le week-end, une personne en grande précarité, le temps qu’elle retrouve un emploi ou un logement stable.
Deux autres exemples illustrent la diversité des accompagnements : J’accueille, qui fait évoluer le regard sur les personnes réfugiées via un accueil de longue durée chez l’habitant ; et Chapitre 2, qui aide les enfants sortant de l’Aide sociale à l’enfance à préparer leur passage à l’âge adulte, grâce à des mentors.
Nos remerciements à Anne-Sophie Gervais, directrice de RAISE Sherpas. Propos rapportés par l’équipe de manager.one