Korben for People, la technologie qui fait dialoguer les robots de toutes marques : Rencontre avec Lucas Goumarre, Co-Fondateur de Korben for People

Lucas Goumarre : Korben for People

Korben for People développe le logiciel qui fait communiquer entre eux des robots de marques et de systèmes différents, pour une gestion de flotte robotique unifiée.

Pour le Journal du Manager, Lucas Goumarre, Co-Fondateur de Korben for People, revient sur la construction de ce middleware pensé comme un « Android de la robotique » : une couche logicielle agnostique au matériel qui connecte des robots achetés en Chine, où qu’ils soient déployés, tout en gardant les données collectées en Europe. Grande distribution, logistique et nettoyage sont aujourd’hui les secteurs qui adoptent le plus vite cette orchestration de flotte, sur un marché que plusieurs cabinets de conseil voient dépasser l’automobile d’ici 2050.

Korben for People, qu’est-ce que c’est ?

Korben for People est une société d’édition de logiciels pour robots. Nous sommes la première entreprise en Europe, et l’une des premières au monde, à avoir développé un logiciel permettant à des robots de marques et d’industries différentes de communiquer entre eux, et même de réécrire leur code, quelle que soit la marque d’origine.

Du robot tondeuse au robot humanoïde, nous parvenons à faire communiquer des machines qui n’ont a priori rien à voir entre elles, pour faire ce qu’on appelle de l’orchestration de flotte. L’idée : plutôt que d’avoir un cerveau par robot, avec le risque d’interférences et de bugs liés à l’incompatibilité entre systèmes, nous créons un cerveau unique capable de piloter des milliers de robots. Nous sommes ainsi les premiers à proposer une véritable gestion de flotte robotique.

Demain, un robot humanoïde, un robot de nettoyage et un robot de service pourront communiquer ensemble, même avec des systèmes d’exploitation différents, des marques différentes ou des identités différentes. Et comme une équipe qui travaille ensemble, ils deviennent chaque jour plus efficaces dans leurs tâches.

On peut résumer notre rôle en disant que nous sommes un peu le Microsoft, ou l’Android, de la robotique. Pour l’illustrer : c’est comme si, au début de l’informatique, un ordinateur Dell et un ordinateur HP n’avaient pas pu s’échanger d’e-mails parce qu’ils ne pouvaient pas communiquer entre eux. Nous sommes le logiciel qui fait ce lien, un lien qui n’existait pas, car le secteur s’est longtemps focalisé sur l’idée du robot unique et universel. Or aucune entreprise n’aura jamais le monopole de la robotique mondiale : de nombreuses solutions coexisteront, et pour qu’elles cohabitent de manière harmonieuse, il faut une couche logicielle capable de les faire dialoguer.

C’est ce que nous avons créé : un middleware, une catégorie de logiciel agnostique au matériel. Nous pouvons ainsi connecter un robot conçu au Chili avec un robot à Hong Kong ou en Russie, où que ce soit. Nous ne fabriquons pas les robots nous-mêmes : nous les achetons en Chine, qui représente environ 80 % du marché mondial de la robotique et reste le pays le plus avancé sur le sujet. Nous sélectionnons les meilleurs robots selon les cas d’usage :  nettoyage, transport, accueil puis nous y installons notre logiciel pour qu’ils puissent communiquer entre eux, et parfois même avec des robots déjà présents chez le client, qu’ils soient ou non de la marque Korben.

Nous orchestrons donc l’ensemble : nous vendons le matériel en leasing, le logiciel, et la maintenance :  un package complet. L’idée est simple pour le client final, une entreprise : elle n’a rien à faire. Nous installons les robots, nous les intégrons, ils communiquent entre eux, fonctionnent de façon autonome, et ce même avec des robots d’autres marques, sans aucune intervention de sa part.

Nos clients sont donc de deux types : des entreprises qui n’ont pas encore de robot et souhaitent s’équiper, ou des entreprises qui en possèdent déjà et veulent les connecter à un nouveau robot, Korben ou non, auquel cas elles achètent uniquement le logiciel.

Sur le sujet de la donnée, quel est votre positionnement ?

Un axe important de notre positionnement concerne la donnée. En tant que logiciel européen, la question de la souveraineté est centrale. Lorsqu’une entreprise achète un robot et un logiciel chinois, l’ensemble des données collectées repart en Chine, ce qui pose problème pour une entreprise qui ne souhaite pas voir ses informations quitter le territoire. Nous apportons donc une réponse conforme au RGPD, un positionnement qui nous distingue et qui n’existait pas avant nous sur ce marché.

En termes de législation, comment se passent les transferts de données entre la Chine et l’Europe ?

Sur la robotique, il n’existe aujourd’hui quasiment aucune réglementation. Seules deux directives européennes encadrent le sujet, et elles n’entreront en vigueur qu’en 2028. Jusque-là, c’est un véritable far west réglementaire.

Voici ce qui se passe en pratique : les robots chinois arrivent en France via des distributeurs français, qui font office de grossistes et emploient eux-mêmes des commerciaux pour les vendre aux entreprises. Le client final est satisfait, le robot fonctionne bien, il le connecte au Wi-Fi, mais tout ce que le robot capte (cartographie du site, photos, vidéos, visages des clients, conversations) repart tranquillement vers la Chine, à Pékin, Shanghai ou Shenzhen. Et cela, en toute légalité.

Si un client vous demande d’être conforme au RGPD, êtes-vous en mesure de le garantir ?

Oui, c’est précisément la raison d’être de notre logiciel : toutes les données sont stockées en Europe, à Paris, et de manière anonymisée. C’est ce qu’on entend par souveraineté, un mot beaucoup utilisé, parfois de façon galvaudée, mais qui prend ici tout son sens concret.  Les données générées et collectées en France et en Europe y restent, et ni la Chine ni les États-Unis n’y ont accès.

Sur le domaine de la robotique plus en général, quel est le secteur qui fonctionne le plus ?

La grande distribution et la logistique arrivent en tête, ainsi que tout ce que j’appelle l’indoor : les salles de sport, les grandes salles de loisirs pour enfants comme Urban Jump, par exemple. La GMS (grande et moyenne surface), la logistique, ainsi que les sociétés de nettoyage qui achètent des robots pour les déployer chez leurs clients, constituent nos principaux secteurs.

Chez Korben for People, tout ce qui concerne la langue, par exemple un robot américain et un robot chinois qui doivent parler français tous les deux en France, comment ça se passe ?

Les algorithmes de communication entre robots sont universels. Pour ce qui est du choix de la langue, lorsqu’un robot interagit avec un être humain, plus de 120 langues sont déjà configurées.

C’est d’ailleurs ce qui explique l’essor actuel de la robotique, après vingt ans sans réelle avancée majeure : l’intelligence artificielle permet d’aller beaucoup plus loin dans tous les domaines, et contrairement à une idée reçue, l’un des tout premiers terrains d’application de l’IA n’est pas les modèles de type Chat GPT, mais bien la robotique.

Comment voyez-vous l’avenir de la robotique ? Jusqu’à quel niveau cela va évoluer ?

Pour donner une idée de la taille du marché : de nombreux cabinets de conseil américains ont publié des études prospectives sur la robotique à horizon 2035-2050. Les estimations tablent sur plus de 1,5 milliard de robots déployés dans le monde d’ici 2050, pour un marché pesant entre 1 000 et 2 000 milliards de dollars par an.

C’est un marché gigantesque, comparable à ce qu’a représenté l’essor de l’automobile à la fin du 19ᵉ siècle avec l’arrivée de l’électricité. Il devrait devenir plus important que le marché automobile, et même plus important que celui de l’intelligence artificielle. Les grandes entreprises de robotique sont amenées à devenir les premières capitalisations boursières mondiales, devant les sociétés d’IA elles-mêmes.

On observe d’ailleurs ce virage chez plusieurs grands acteurs : Elon Musk fait pivoter Tesla vers la robotique, au point que l’entreprise pourrait, à terme, tirer 90 % de son activité de ce secteur plutôt que de la fabrication automobile. Plusieurs entreprises historiques du monde automobile rachètent aujourd’hui des sociétés de robotique pour amorcer ce même virage, l’automobile n’étant plus un marché en forte croissance, contrairement à la robotique. Hyundai, en Corée du Sud, a par exemple racheté Boston Dynamics dans cette logique.

La robotique est donc appelée à devenir le plus gros marché de la planète, et le robot, le prochain grand terminal grand public après l’ordinateur dans les années 1980 et le téléphone portable dans les années 2000.

Pouvez-vous nous communiquer les prix ? Ça coûte combien, un logiciel comme ça ?

L’offre complète : logiciel, robot et maintenance, revient à 500 € par mois, robot inclus. Le logiciel seul, pour connecter deux robots entre eux, coûte 150 € par mois et par robot ; les 350 € restants correspondent à la mensualité du robot.

Comptez-vous vous développer à l’étranger ?

Nous sommes déjà présents en Allemagne, en Belgique et en Espagne, un déploiement qui débute donc au sein de l’Union européenne. Mais notre ambition est de nous développer dans toute l’Europe, puis en Amérique du Nord, avant l’Asie.

Nous privilégions l’Amérique du Nord avant l’Asie, et la Chine en particulier, pour plusieurs raisons. En Chine, développer un logiciel suppose de recréer une plateforme distincte : les algorithmes doivent être hébergés localement, et le pays n’autorise pas facilement l’accès à ses données par des acteurs étrangers. C’est un marché complexe à pénétrer. À titre de comparaison, TikTok fonctionne avec deux versions distinctes, une pour la Chine, une pour le reste du monde, et nous devrions probablement adopter la même logique.

Quel est votre conseil à donner à quelqu’un qui veut se lancer dans l’entrepreneuriat, ce serait quoi ?

Ce serait la résilience. L’entrepreneuriat a quelque chose de contradictoire, presque un effet de yo-yo : on vit des moments extrêmement excitants, portés par la liberté de pouvoir lancer une idée le matin et la tester dès l’après-midi. Mais il y a aussi le quotidien, avec ses contraintes, et sans résilience, ce quotidien peut prendre le dessus sur la passion et l’excitation propres à l’entrepreneuriat.

Pour moi, l’entrepreneuriat reste avant tout l’école de la résilience.

Nos remerciements à Lucas Goumarre, Co-Fondateur et CEO de Korben for People. Propos rapportés par l’équipe de manager.one

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