Carmat, l’inventeur du premier cœur artificiel biocompatible : Rencontre avec son CEO, Stephane Piat

Stephane Piat, CEO de Carmat, l'inventeur du premier cœur artificiel biocompatible

Fondée en 2008, Carmat est une medtech innovante qui propose et implante le premier cœur artificiel total biocompatible et auto-régulé. Ainsi, l’entreprise entend fournir des solutions pionnières pour révolutionner le secteur de la santé.

Pour le Journal du Manager, Stephane Piat, CEO de Carmat, nous raconte l’histoire de l’entreprise et de cette invention révolutionnaire.

Quel fut votre parcours professionnel et entrepreneurial avant Carmat ?

Diplômé en Économie & Marketing, je me suis spécialisé dans le développement commercial des dispositifs médicaux. Plus précisément dans le domaine de la cardiologie. J’ai passé l’essentiel de ma carrière au sein de grandes sociétés des sciences de la vie.

Entre 2002 et 2007, j’ai travaillé pour la société Johnson & Johnson Cordis où j’ai dirigé le lancement commercial du premier stent actif au monde, devenu un blockbuster international de 2,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2006.

En 2007, j’ai rejoint la division cardiologie du groupe américain Abbott en tant que Directeur général d’Abbott Vascular Mid-Size Europe. Deux ans plus tard, je deviens le directeur général pour la zone Europe (EMEA) de l’activité née de l’acquisition par Abbott de la société Evalve. J’ai eu l’occasion de diriger le développement clinique et commercial d’un nouveau produit de cardiologie interventionnelle, le Mitraclip.

Avant de rejoindre CARMAT, j’exerçais la fonction de Division Vice-Président, Global Market Development, au sein de la division Structural Heart d’Abbott Vascular à San Francisco.

Pouvez-vous nous présenter l’histoire et l’activité de Carmat ?

CARMAT est une start-up fondée en 2008 à partir d’un prototype avancé de cœur artificiel. Introduite en bourse en 2010, Carmat est la rencontre entre le savoir-faire du Pr Carpentier et de Matra, devenue depuis MBDA.

CARMAT a conçu et développe Aeson®, le seul cœur artificiel physiologique au monde, dont la première implantation a eu lieu en 2013. Ce produit est le fruit de nombreuses années de collaboration réussie entre les équipes médicales du Pr Carpentier et les équipes d’ingénieurs de Matra (Airbus Group – ex-EADS), leader européen de l’aéronautique et de l’espace. Cette collaboration a permis la mise au point du cœur artificiel le plus en pointe au niveau mondial. Et cela grâce à la convergence d’expertises complémentaires : conception de systèmes critiques, matériaux biocompatibles et électronique embarquée.

La société a levé près de 400 millions d’euros depuis sa création. L’étude Pivot a débuté en 2016 en Europe. Entre-temps, Carmat a obtenu le marquage CE pour Aeson® dans l’indication de pont à la transplantation en 2020.

En 2021, la société a réalisé ses premières ventes en Europe et a démarré une étude de faisabilité aux États-Unis. L’année d’après, Carmat a annoncé le redémarrage de la production après la suspension volontaire à titre temporaire des implantations d’Aeson® en 2021.

Aujourd’hui, nous comptons une équipe pluridisciplinaire hautement spécialisée de plus de 200 collaborateurs. Carmat est entièrement localisée en France et sa recherche est 100 % française.

Comment fonctionne AESON®, le cœur artificiel mis au point par Carmat ? À qui s’adresse-t-il ?

Actuellement, Aeson® est commercialisé en Europe dans l’indication de pont à la transplantation. Il s’adresse aux patients souffrant d’insuffisance cardiaque biventriculaire terminale. En particulier ceux qui ne peuvent pas bénéficier d’une thérapie médicale maximale ou d’un dispositif d’assistance ventriculaire gauche (LVAD) et qui sont susceptibles de bénéficier d’une transplantation cardiaque dans les 180 jours suivant l’implantation.

À terme, CARMAT vise également l’indication de thérapie de destination. Cela permettrait au patient de vivre avec le cœur Aeson® de manière durable, sans transplantation cardiaque ultérieure. Carmat apporterait ainsi une solution thérapeutique aux patients souffrant d’insuffisance cardiaque biventriculaire avancée, confrontés au manque de greffons disponibles.

200 000 patients ont besoin d’une transplantation cardiaque chaque année, mais seulement 5 500 greffons sont disponibles par an.

Le système Aeson® est essentiellement composé :

  • d’une partie implantable, le cœur artificiel Aeson® lui-même (ou prothèse),
  • d’un système externe portable qui l’alimente en énergie et permet de surveiller son fonctionnement,
  • d’une console d’hôpital permettant le paramétrage complet de la prothèse lors de son implantation, puis le suivi du patient lors de ses visites de contrôle à l’hôpital.

Aeson® est le seul cœur artificiel à fonctionner vraiment comme un cœur humain, pas seulement comme une pompe mécanique. Il remplace les deux ventricules du cœur et fonctionne comme une pompe permettant de faire circuler le sang dans le corps. La prothèse se compose essentiellement de deux ventricules, de deux pompes électrohydrauliques et d’électronique embarquée. Elle est partiellement entourée d’un sac souple en polyuréthane qui contient un liquide d’actionnement (huile de silicone) dans lequel sont logées les deux pompes. Schématiquement, les deux pompes, par leurs mouvements rotatifs, mettent en mouvement l’huile de silicone, qui elle-même fait bouger les membranes, permettant ainsi au sang d’entrer dans les ventricules, puis de sortir. Quatre valves bioprothétiques Carpentier-Edwards® sont situées à l’entrée et à la sortie de chaque ventricule pour assurer un flux unidirectionnel.

Une fois que le patient est stable après l’implantation d’Aeson®, l’électronique embarquée et les capteurs de la prothèse permettent de réguler son débit sanguin selon ses besoins physiologiques, en répondant automatiquement et en temps réel aux changements de pression d’entrée. La combinaison des caractéristiques de la membrane d’une part, et de l’actionnement hydraulique d’autre part, permet d’obtenir des profils de pression et de débit sanguin physiologiques. Un câble percutané relie en permanence la prothèse implantée au système externe portable . Il traverse l’abdomen du patient, et assure l’alimentation électrique de la prothèse, ainsi que l’échange d’informations entre la prothèse et l’équipement externe.

Quelles difficultés avez-vous connues lors du développement de ce projet ? Comment composez-vous avec ces obstacles ?

Si nous avons connu des obstacles comme toute entreprise, nous les avons surmontés. Aujourd’hui, l’industrialisation représente le grand défi de Carmat. Avec la reprise de la production, nous avons augmenté nos effectifs industriels dans notre usine de Bois-d’Arcy.

Où en êtes-vous dans le développement de ce projet ?

Suite à l’obtention du marquage CE en décembre 2020, Aeson® est commercialement disponible dans l’indication de « pont à la transplantation » dans l’Union européenne et tous les autres pays qui reconnaissent le marquage CE. Aeson® est également en cours d’évaluation aux États-Unis, dans le cadre d’un essai clinique de faisabilité. D’un point de vue commercial, CARMAT vise essentiellement deux marchés : le marché européen d’une part, et le marché des États-Unis d’autre part.

En 2021, nous avons réalisé nos premières ventes en Europe. Nous avons également démarré une étude de faisabilité aux États-Unis, avec l’implantation de 3 patients. L’étude de faisabilité a été suivie d’une étude Pivot portant initialement sur deux cohortes de 10 patients. Notons que ce chiffre peut être ajusté à la hausse ou à la baisse en cours d’étude. L’objectif primaire de cette étude, qui est toujours en cours, est la survie du patient à 6 mois après implantation du cœur CARMAT, ou une greffe réalisée avec succès dans les 6 mois de cette implantation. L’inclusion de patients dans cette étude a commencé en 2016 avec des autorisations obtenues en France (2016), au Kazakhstan (2017), en République Tchèque (2017) puis au Danemark (2018) et aux Pays-Bas (2021).

Au 31 décembre 2021, dans le cadre de l’étude Pivot, nous avons implanté 17 patients. Dans des résultats intermédiaires publiés, sur les 15 patients inclus dans ces résultats, 7 patients étaient éligibles à la greffe. Ces derniers ont donc reçu des cœurs de donneurs après respectivement 96, 109, 121, 155, 243, 304 et 308 jours de support avec le dispositif CARMAT sans aucune complication liée à la procédure.

L’expérience et les résultats de cette cohorte de 15 patients dans l’étude Pivot ont également démontré un profil de sécurité et de performance positif, notamment en l’absence de complications liées à l’hémocompatibilité.

Vous avez levé 40,5 millions d’euros ce 12 avril 2022. À quoi ce montant va-t-il servir ?

Cette levée de fonds va essentiellement être utilisée pour financer la production du cœur artificiel Aeson®. Elle permettra de préparer la reprise des implantations à partir d’octobre 2022. Aussi bien dans le cadre commercial que dans celui des essais cliniques.

Quelles sont vos ambitions pour Carmat ? Souhaitez-vous pénétrer de nouveaux marchés ?

Aujourd’hui, notre ambition est de faire d’Aeson®, la première alternative à la transplantation cardiaque. Et ainsi, apporter une solution thérapeutique aux patients souffrant d’insuffisance biventriculaire avancée, confrontés au manque notoire de greffons humains disponibles.

Dans les années qui viennent, notre ambition est de faire d’Aeson® la thérapie de référence en matière d’insuffisance cardiaque avancée.

CARMAT se déploiera sur les marchés européens et américains où Aeson® a déjà été implanté. C’est-à-dire dans 8 pays : Allemagne, Danemark, France, Italie, Kazakhstan, Pays-Bas, République Tchèque et les États-Unis.

Auriez-vous des conseils à donner aux lecteurs du Journal du Manager souhaitant se lancer dans l’entrepreneuriat ?

Je leur recommanderai ces quelques principes :

  • Croire en son projet
  • S’investir à 100 %
  • Penser long terme
  • Ne jamais baisser les bras
  • S’attendre à l’inattendu
  • Apprécier les progrès sans trop regarder l’objectif final
  • Ne pas écouter les défaitistes
  • Savoir s’entourer
  • Créer une dynamique de groupe positive

L’innovation, c’est avoir raison avant les autres et le sentiment de solitude peut devenir très lourd sans une conviction totale. Dans les moments de doute, je pense toujours à l’adage de Henry Ford : « When everything seems to be going against you, remember that the airplane takes off against the wind, not with it ». Ce qui signifie : « Lorsque tout semble aller contre vous, rappelez-vous que l’avion décolle contre le vent, pas avec lui ».

 

Nos remerciements à Stephane Piat, CEO de Carmat.
Propos rapportés par l’équipe de manager.one

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