Shayp, l’inventeur de la surveillance intelligente de l’eau en temps réel : Rencontre avec son co-fondateur, Alexandre McCormack

Co-fondée en 2016 par Alexandre McCormack, Shayp est la première solution de surveillance de l’eau non invasive adaptée à tous les types de bâtiments. Elle a pour mission de démocratiser l’accès à une technologie qui permet de détecter et traiter les fuites d’eau rapidement. Il s’agit d’un gain économique non négligeable pour les entreprises et d’une action écologique essentielle.

Pour le Journal du Manager, Alexandre McCormack partage avec nous la genèse de Shayp et son expérience entrepreneuriale. 

Comment ce projet est-il né ?

Tout d’abord, il faut savoir que je suis ingénieur-architecte de formation. Je me suis spécialisé dans la gestion efficace des ressources dans les bâtiments, notamment liée à l’énergie. Lors de mon parcours, j’ai travaillé dans le privé et dans le public. Nous faisions de la conception et de la gestion de bâtiment existant. Le but était de réduire l’empreinte environnementale de ces bâtiments.

Durant cette période, j’ai découvert que les fuites étaient responsables de 40 % de la consommation d’eau dans les bâtiments publics de la ville de Bruxelles. Il s’agissait notamment de fuites de toilettes, d’adoucisseurs d’eau ou encore d’éléments liés au chauffage qui étaient défectueux. Conscient des enjeux, j’ai tout de suite commencé à chercher la meilleure façon d’adresser cette problématique. Toutefois, aucune de mes tentatives ne me satisfaisait. C’est ainsi que le projet Shayp est né. Bien que l’aspect IT ne soit pas mon point fort, je me suis replongé dans mes cours universitaires afin de réaliser un prototype. Fort heureusement, j’ai réussi à prouver qu’il existait un moyen plus simple d’adresser cette problématique.

Le problème des fuites est répandu sur toutes les catégories de bâtiments (multirésidentiel, commercial, institutionnel et même industriel). Aujourd’hui, c’est le cas d’un logement sur trois. Cela représente plus de 20 % de la consommation d’eau. Ainsi, nous sommes parvenus à démontrer que cette problématique concernait autant les écoles, les universités, que les immeubles de bureau ou les stades de football.

En matière de quantité d’eau perdue, une petite fuite dans une maison équivaut à héberger une personne durant un an. Quant aux fuites de toilettes, elles correspondent àménages hébergés au sein d’un foyer. D’ailleurs, c’est l’une des causes de factures élevées. Cela démontre que la consommation d’eau a un véritable impact environnemental : c’est une priorité.

En France, chaque année, environ 80 % des départements font l’objet de restriction d’usage de l’eau. La croissance de la population et le réchauffement climatique en sont les principales raisons. Les ressources en eau sont utilisées plus vite qu’elles ne se renouvellent. Par conséquent, nous faisons face à un véritable enjeu : réduire la demande en eau. La responsabilité d’améliorer l’efficacité de la gestion de l’eau revient donc au secteur du bâtiment.

Qu’est-ce que l’IoT Plug and play, et à qui votre produit s’adresse-t-il ?

Dans la genèse du projet, j’avais comme vision d’adresser la problématique avec le plus d’impact possible. Il fallait donc réfléchir à une solution réplicable. Par conséquent, nous avons eu l’idée d’un capteur non invasif et facile à installer : le Plug and play.

Notre offre est destinée à tout ce qui a trait au monde professionnel de l’immobilier. Notre cible peut être une entité publique qui s’occupe de plusieurs propriétés ou une ville qui gère ses structures municipales. De même, il peut s’agir d’investisseurs ou de développeurs immobiliers qui cherchent à améliorer leur empreinte écologique. En résumé, nous ne pratiquons que le B2B, car la démarche en B2C est extrêmement lourde pour un impact moindre.

En ce qui concerne l’IoT Plug and play, c’est un capteur qui s’installe en quelques minutes sur un compteur d’eau existant. Une fois mis en place, il envoie les données de consommation que nous analysons. Quant à l’acquisition des données, il suffit d’un seul point de mesure pour tout le bâtiment : le compteur d’eau. Elle se fait soit avec un module qu’on équipe, soit en cherchant les données numérisées.

De plus, l’algorithme du Plug and play est autonome. En 24 heures, il décèle les premiers problèmes d’eau, ce qui est assez impressionnant. Pour résumer, notre outil détecte le pourcentage de fuite au sein des immeubles pour permettre aux techniciens d’intervenir au bon endroit. Il faut savoir qu’environ 34 % des bâtiments équipés du moniteur présentent des fuites dès le début du projet. En moyenne, les pertes en eau baissent à 65% au fil des semaines et jusqu’à 90 % au fil des mois.

Toutefois, le défi ne réside pas vraiment dans la recherche de la fuite. L’algorithme s’occupe aussi de déceler leur nature (toilettes qui coulent, adoucisseur d’eau défectueux, etc.). Cela fait gagner énormément de temps. La problématique pour les clients se trouve dans le nombre de fuites détectées et le manque de ressources pour les retrouver. À ce moment-là, nous nous chargeons de les mettre en contact avec un partenaire qui les aidera.

Avec qui avez-vous collaboré pour lancer ce projet ?

Pour commencer, je suis allé à la recherche de mon co-fondateur, Zineddine Wakrim. Zineddine est un ami de longue date, le premier que j’ai rencontré à Bruxelles à travers le breakdance. Hélas, nous nous sommes perdus de vue pendant un moment. Quelques années plus tard, il m’a annoncé qu’il avait terminé ses études en électronique embarquée. C’est ainsi que nous avons commencé ensemble cette aventure. Et là où j’ai mis 2 mois pour réaliser le prototype, Zineddine l’a fait en seulement un week-end.

Au fur et à mesure, nous avons réalisé nos premiers tests, nos premières ventes et nos premières analyses de marché. Grâce aux résultats obtenus, nous avons pu réaliser notre première levée de fonds. Ensuite, j’ai pris un troisième co-fondateur, Gregoire de Hemptine, qui est spécialisé en Logiciel.

L’équipe était donc composée de Zineddine (électronique embarquée), Gregoire (logiciel) et de moi qui vient du secteur du bâtiment.

Le marché de l’eau en Europe était-il prêt à accueillir l’innovation de Shayp ?

Pendant nos premières présentations, nous nous sommes confrontés aux sociétés des eaux qui étaient systématiquement réticentes à notre projet, et nous n’en connaissions pas la raison. En fin de compte, le problème résidait dans notre innovation : la gestion de l’eau dans les bâtiments impacterait fortement leurs revenus.

Néanmoins, depuis 3 ans, il y a une pression politique concernant la réduction du gaspillage de nos ressources. De plus, ce n’est pas dans l’intérêt des compagnies des eaux de faire face à une pénurie. Cela entrainerait un mécontentement de la population et une obligation pour elles d’aller à la recherche d’autres ressources.

Grâce au programme environnemental, les sociétés des eaux ont fini par tendre l’oreille. Nous avons signé un contrat avec la plus grande société des eaux en Belgique. Cette dernière offre notre solution aux entités publiques et au secteur professionnel de l’immobilier. Dans un second temps, on pourrait également la proposer aux citoyens. Cela leur permettrait d’être alertés en cas de fuite, mis en relation avec un plombier et même pouvoir profiter d’une réduction sur leur prime d’assurance.

Dans quelles villes êtes-vous aujourd’hui présents ? Quels sont vos prochains territoires d’implantation ?

Shayp est présente en Belgique, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Il y a un an, nous avons entamé une action commerciale en France, où nous avons d’importants projets.

Concernant les futurs territoires d’implantation, je dirais dans des pays où l’eau est autant une question d’économie qu’une question sociale. Des pays tels que l’Afrique du Sud, l’Australie, le Moyen-Orient ou dans des régions comme la Californie.

Quelles stratégies et actions ont contribué au succès de Shayp depuis sa création ?

Il faut avouer que nous avions l’embarras du choix. En effet, notre solution touche à tous les types de bâtiments et il existe de nombreuses stratégies possibles. Notre approche consiste à tester les marchés afin d’éliminer au plus vite ceux qui paraissent plus difficiles à pénétrer. Cette méthode nous a permis de sélectionner une stratégie sur laquelle nous concentrer.

Sans oublier que l’approche de Shayp est de créer de la valeur pour l’utilisateur final. Cela provoque une volonté d’acheter le produit. Ensuite, il ne reste plus qu’à aller chercher les partenaires afin de leur montrer qu’il existe une demande et que des clients sont satisfaits du service. C’est cette stratégie qui nous a aidé à croître.

À quelles contraintes législatives et réglementaires avez-vous dû faire face lors de la création de Shayp ?

Disons plutôt que c’est l’absence de législation qui pose problème. La réglementation de la construction tourne autour de la réduction énergétique. Malheureusement, le manque de prise de conscience vis-à-vis de l’eau et du gaspillage s’y reflète énormément. C’est fort dommage et nous tentons de changer cela.

Le second problème est l’aspect open data des compteurs intelligents. À ce jour, il existe encore des zones d’ombre sur l’identité du propriétaire des données. Par exemple, même si un client nous dit qu’il possède un compteur intelligent, la société qui dessert ce client lui refuse l’accès aux données. Cela est une conséquence de la privatisation du marché en France vis-à-vis de la gestion de l’eau. Contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne où le marché est public.

Néanmoins, il y a quelques changements qui s’opèrent en France. On assiste à nouveau à une nationalisation de la gestion de l’eau. Mais cela demande du temps et nécessite une directive claire autour du sujet.

Sur quoi misez-vous pour votre développement ?

Étant donné que nous sommes dans un marché ouvert, il existe très peu de services pour l’utilisateur final comme des services de mise en relation avec des professionnels pour réduire les consommations d’eaux des ménages.

Aujourd’hui, le frein réside dans la prise de conscience. C’est la raison pour laquelle nous sommes constamment en pleine évangélisation auprès des entreprises par rapport à la problématique.

À mon avis, notre développement ira plus vite lorsque ces efforts seront reflétés dans la réglementation du bâtiment, mais aussi quand des sociétés plus établies adopteront Shayp et la pousseront sur le marché.

Avez-vous des concurrents ? Comment vous démarquez-vous ?

Shayp est rarement mis en rivalité avec un autre produit. Lorsque c’est le cas, nous sommes systématiquement favoris. Cela s’explique par trois raisons :

  • La réplicabilité : le déploiement de notre solution est facile.
  • La performance : certains moniteurs nécessitent une configuration manuelle pour chaque bâtiment contrairement à la nôtre qui est autonome.
  • La simplicité d’usage : notre outil dispose d’une interface extrêmement intuitive, nul besoin d’être ingénieur pour pouvoir l’utiliser.

Aujourd’hui, Shayp intervient auprès d’une centaine de sociétés. Elle a aidé à économiser plus de 1,5 milliard de litres d’eau et a détecté environ 12 000 fuites d’eau cette année.

Auriez-vous des conseils à donner aux jeunes entrepreneurs ?

Mon conseil est d’essayer de mettre en place une méthodologie qui permet d’affirmer vos hypothèses. En d’autres termes, éliminer le risque par rapport au marché en allant voir les clients. Cela vous permettra de savoir si vous avez les bonnes techniques d’acquisition de clients, les bonnes typologies de client, etc.

Pour conclure, je vous recommande « Lean Startup » de Eric Ries. C’est un livre pour les entrepreneurs, je l’ai moi-même lu plusieurs fois.

 

Nos remerciements à Alexandre McCormack, CEO & co-fondateur de Shayp.
Propos rapportés par l’équipe de manager.one

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